LA RELIGION DU MARKETING
Fichés, normés,
identifiés, stéréotypés, nous sommes des sociociblés
en puissance. Le marketing nous a cernés pour offrir nos cartes bancaires
à ces nouveaux dieux que sont les marques : marques inatteignables, inattaquables,
irrécupérables, impossibles à utiliser ou à
citer
sans risquer un procès (ça évoque qui donc Madone dans 99
francs de Beigbeder). Dictature larvée qui transforme le consommateur en
dévot, avec sa foi (son pouvoir d'achat), sa bible (son catalogue télévisuel),
ses transes (les soldes), son enfer (le surendettement), ses idoles (la jet set),
ses apôtres (les publicitaires), ses démons (José Bové),
ses fêtes (noël et les vacances), son Judas (Beigbeder), son diable
(les impôts), ses sacrifices (l'épargne), ses auto-flagellations
(une promenade place de la concorde)... Tous ces stéréotypes que
constituent les sociostyles sont commodes bien sûr pour les marchands du
temple. Ils n'en constituent pas moins des modèles qui en amont de nos
comportements peuvent également dicter des règles de conduite. En
clair, quels comportements stéréotypés les maîtres
du monde ont-ils réussi à mettre en branle chez toi pour que tu
achètes ces détestables chaussures de chantier suffisamment à
la mode pour handicaper sérieusement Ta fin de mois ? Quelle pulsion comportementale
ont-ils réussi à déceler chez tel segment de population pour
que les spécimens de ce segment de population se mettent à beugler
comme des boeufs ébaubis : wazaaaaaaaaaaaaa... boeufs ainsi transformés
en support gratuit, car répandant à satiété ce borborygme
publicitaire pour la marque Budweiser...

QUI
SONT LES CONSOMMATEURS DE L'AN 2OOO
Quatre nouveaux pôles (les sources
sont celle du CCA dirigé par Bernard Cathelat dont tous les travaux sont
toujours d'une précieuse perspicacité).

Pas étonnant aujourd'hui de retrouver sur la carte un pôle éthique
(recherche de qualité, de perfection, de valeurs immatérielles)
là où dix ans plus tôt on trouvait la rigueur et l'ordre :
les années orgiaques de l'argent exhibé n'a plus cours. Le pôle
de la préservation (ex-conformisme) reste le même (besoin de sécurité,
d'assistance, d'intégration). Tout comme le pôle de l'exploration
d'où néanmoins ont disparu les décalés, remplacés
par leur fausse progéniture devenue riche, parfois très riche, les
surfeurs (désir d'intensité, d'innovation, d'originalité).
Quant aux égocentrés, ils ont disparu. Les miroirs n'amusent plus
grand monde, ils ne font même plus rire. Fini les strass et les paillettes,
place au produit bon marché, ou paraissant bon marché, à
la mode SDF, à la non-ostentation affichée comme signe ostentatoire
(un comble). Surendettés, les narcisses des années 80-90 sont devenus
des matérialistes (impatients, ils veulent tout).
Le pôle matérialiste (les frustrés de la croissance et de
la nouvelle société euphorique qui gravite autour du web, les sauvagement
individualistes qui chassent en permances les bonnes affaires, soldes et promotions)
s'oppose bien sûr au pôle éthique (les leaders d'opinion et
les cadres ont des bouffées d'humanisme : on comprend enfin qu'il n'y pas
de bonne com externe sans une bonne com interne) : d'un côté (axe
vertical) il y a ceux qui bouffent (comme ils n'ont plus rien à perdre,
ils en profitent et n'en ont rien à foutre de la morale), de l'autre il
y a ceux qui dégustent (comme ils ont du temps à perdre, ils en
profitent et ils donnent des leçons de morale). Au pôle préservation
(les fachos, les intégristes et nostalgiques de tous bords) s'oppose le
pôle exploration (les zappeurs, les peter pan de la nouvelle technologie,
les pro mondialistes) : d'un côté (axe horizontal) il y a ceux qui
résistent à toute forme de changement, de l'autre il y a ceux qui
résistent à toute forme de tradition. Et au centre, il y a tous
ceux qui sont à la recherche d'un équilibre social, soit en devenant
les experts d'une consommation fondée sur la rusé (les optimiseurs),
soit en devenant des consuméristes pointilleux et calculateur (les organizers).

Déclin de la conscience politique : des consommateurs
moralisés, moralisants
La chute du mur de Berlin n'est pas si loin
: 1989. Ni la guerre du golfe. Capitalisme / communisme, le monde bipolaire, Marchais
/ Chirac, la lutte des classes contre le grand capital : vieux combat désormais,
relégué dans les livres d'histoire. Le PC veut réagir, il
se transforme en un NPC (Nouveau Parti Communiste) qui ne fait même pas
sourire les mouvances d'une contestation plus radicale (DAL, ATAC) ou plus spontanée
(les Motivés de Toulouse). Vaine métempsychose du parti communiste.
Idem pour le capitalisme, bousculé par les véloces de la nouvelle
économie qui ne respectent tellement plus rien qu'ils élisent des
maires de gauche dans les villes qui abritent leur fugace opulence. Là
où les cocos agonisent naissent les bobos (bourgeois bohèmes) de
la jeune économie. Avec le déclin du communisme et la ringardisation
du capitalisme disparaissent les combats politiques : les joutes oratoires dans
les débats télévisés laissent la place à des
altercations soft que le politiquement correct rend encore plus light. Mes étudiants
ne semblent animés par aucune motivation politique : pour s'en convaincre
il suffit de constater chaque année, chez ces étudiants, l'absence
quasi totale de prise de position. Parfois, je m'ennuie. Ou alors le débat
politique est devenu un débat moral, vaguement intello,
sans aucun danger pour l'ordre lénifiant des choses.

De
la génération sacrifiée des années 70 à la
génération foutue des années 90
70 : les années
70 sont encore sous l'effet cocaïne des Trente Glorieuses. La guerre est
finie et le travail ne manque pas. Babyboom et flower generation. Peace, love,
fun, tout est bon pour que ces années soient celles du bien être
et de la paix intérieure. Le be positive américain a traversé
l'océan. La consommation est devenue un signe ostentatoire. On accumule
les produits ménagers : une télé dans chaque foyer. Les familles
deviennent narcissiques, il s'agit de montrer qu'on a de l'argent : la voiture
n'est plus qu'un moyen de locomotion, c'est aussi un signe de distinction sociale.
Le modèle bourgeois du confort chez soi se généralise : on
se meuble chez But (pour l'ameublement, l'électroménager, chosisissez
bien, choisissez But), on s'équipe chez Darty (le contrat de confiance),
on consomme chez Mammouth (qui bien sûr écrase les prix).
80
: les foyers consomment toujours plus et les banques leur proposent des crédits
à la consommation. Du coup, la consommation commence à se dématérialiser
en même temps que l'argent se dématérialise (les cartes bancaires
font leur apparition, la bourse se démocratise, le travail n'est plus nécessaire
pour acquérir un bien). La crise se généralisant, le chômage
menaçant, beaucoup compensent comme ils peuvent. Peu savent épargner.
Il en résulte un appauvrissement total du sens. Voici l'ère du facile,
de l'accessible, du facilement accessible, du bon sens près de chez vous,
des consommateurs traités comme des enfants gatés. L'individualisme
se généralise (les plats individuels remplissent les congélateurs
des hypermarchés). La mode unique cède sa place à une segmentation
micro-sociale et micro culturelle. Cette segmentation sociale s'accompagne d'une
segmentation commerciale avec la multiplication des produits, des marques, des
réseaux de distribution, des supports et des médias.
90
: le consommateur est passé de l'âge con de l'adolescence à
l'âge adulte. Il est retombé sur terre et à la réalité
de son compte bancaire. Surendetté, il gère. Craignant de subir
la crise, il a des vélléités d'épargne. Adulte, il
est à la recherche d'équilibre et d'harmonie. Là où
il était impulsif, il analyse et réfléchit. La consommation
est rationnalisée au maximum en ce sens qu'on calcule son budget. Et tant
qu'à faire, on évalue la qualité des aliments, protides,
lipides et glucides, OGM, pas OGM, provenance de la viande, etc. Ce repli vers
le naturellement bon s'accompagne d'un repli vers les années passées.
La nostalgie est partout, à la télé (les enfants de la télé),
à la radio (radio nostalgie), dans la ville (les mille et un anniversaires).
Claude François est déterré, promu mythe, remixé.
Cette génération est foutue, elle laissera peu de traces de son
passage dans la mémoire collective.
L'an 2000, année
0 : retour de la croissance. Nouvelle révolution industrielle, la nouvelle
économie a ses exigences : il faut se défoncer au boulot, ne pas
compter son temps, manger et boire énergétique tout en affichant
la mine débonnaire tendance du moment (vaguement dépeigné,
pantalon un tantinet trop large, tee shirt design, piercing habilement affiché,
cernes stylisées, pâleur top model : la non ostentation affichée
comme signe ostentatoire...). Il se dit affranchi mais il est overbooké.
Il revendique son individualisme mais toute son activité est sous contrôle.
Toutefois, la crise passée est dans toutes les mémoires. On veut
bien se décaler mais surtout ne pas risquer sa place, alors le système
est vécue comme une sorte de fatalité. Le consommateur est plus
que jamais unique, insaisissable, volatile. Individualiste ayant besoin des autres,
il boude les institutions au profit de tribus qui peuvent facilement se transformer
en clubs de supporters, en groupes de travail ou en sectes. Ces communautés
sont ethniques, religieuses, régionales, sportives, culturelles, politiques,
voire techniques.
Synthèse : le guide
des médias 1998 édité par Stratégies propose cette
anticipation : "tous les styles de vie sont de plus en plus caractérisés
par le hors jeu social. Le plus grand nombre recherche un nouvel équilibre
qui remette en question le progrès. La survie en clan devient un nouveau
modèle social. Désormais, traditionnalistes comme modernistes sont
influencés par l'impératif moral. Le modèle américain
est largement rejeté, non seulement pour échapper à la loi
de la jungle darwinienne de l'ultra-libéralisme, mais aussi par besoin
d'un modèle socioculturel plus stable".

Foutue
Génération
On ne mange plus beau, on mange zen, tant pis
parfois pour le goût. On mange des sushis. La mode s'est adaptée,
ainsi que la publicité. La dernière pub Levi's avec les coutures
tournantes nous montre un monde tellement génétiquement modifiable
que les corps se tordent et se détordent comme du linge mouillé
qu'on tord pour l'essorer. Le linge représente de jeunes surfeurs qui affichent
la non-ostentation comme signe ostentatoire avec le label du jean authentique
: Levi's. Ils ont l'air de se foutre de tout : ils en ont réellement rien
à foutre. Ils ont leur tribu, ils s'amusent bien, ils remontent dans leur
voiture. On ne sait pas ce qu'ils ont foutu avant. On ne sait pas ce qu'ils vont
foutre après. Génération qui n'a plus besoin de mémoire.
Foutue. No future gueulaient les punks en 79. La conscience du politique est tellement
loin que le fantôme de Cohn Bendit soixante huitard est réveillé
au nom de la bonne morale qui sévit depuis quelques années à
la faveur de la montée en puissance de la majorité bien pensante
: l'enfer. 70 : révolution sexuelle et comme toute révolution celle-ci
n'échappe pas à la règle du débordement, y compris
du débordement verbal. Mais dans le même temps, si les propos de
Cohn Bendit sont expertisés, décontextualisés, on oublie
les ballets bleus auxquels participait un Charles Trenet aujourd'hui absous, confessé,
immaculé. La conscience du politique est tellement loin que les intempéries
sont imputables au premier ministre : ils ont été nombreux les habitants
de la Somme à accuser Jospin d'avoir fait pleuvoir des trombes d'eau sur
leurs terres réputées inondables. La prochaine fois que mon cerisier
gèle, promis, j'accuse Bayrou. Nouvel obscurantisme qui comme tout obscurantisme
se distingue par un éloignement particulier du réel. Réel
désormais médiatisé, transformé en spectacle. Réel
jetable à l'instar des appareils et des rasoirs. Jetable. Foutu. "Le
jour où l'humanité perdra son conteur, elle perdra du même
coup son enfance". Les ailes du désir. Wim Wenders/Peter Handke.
