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Le mythe de Narcisse : adaptation contemporaine
Narcisse et psychanalyse : des psys dans la pub
Les trois formes de narcissisme : consommateur deviendra grand
Parole du Narcisse publicitaire : parce que je le vaux bien

 

Ce gonze s'appelle Narcisse, il habite dans une de ces villes où les façades se mirent les unes les autres, muettes. De vertigineuses falaises de miroirs poussent vers le ciel des empires économiques. Narcisse regarde Culture Pub tous les dimanches soirs et tous les dimanches soirs, c'est sa propre image qu'il projette dans l'écran du téléviseur. Une très ancienne malédiction (il faut toujours de la malédiction et de la fatalité pour fabriquer un mythe) lui a interdit formellement de se regarder dans un miroir. Un jour, n'y tenant plus, à force de chercher son reflet, c'est son image qui apparaît en lieu et place de l'émission de M6. Aussitôt, il tombe amoureux de cette image qu'il croit être la sienne, comme si un reflet sur un écran, mais à la surface d'un étang cela aurait été la même chose, pouvait représenter la réalité de la personnalité. Il tombe amoureux et chaque soir, il revient s'asseoir sur son canapé pour encore s'admirer, regarde Ciel Mon Mardi et se voit lui, regarde Des Racines et des Ailes et se voit lui, regarde Envoyé Spécial et se voit lui, Regarde Bouillon de Culture et se voit lui. Dès lors, il n'a qu'une aspiration, fusionner avec cette image, comment fusionner avec son désir sans anéantir ce désir. Pourtant, alors même qu'il se contemplait dans Hollywood Night, il plongea dans le vaste espace télévisuel et y disparut. Pousse depuis sur son tapis acheté chez Ikéa une fleur qui porte son nom.

Le narcissisme, l'investissement de l'énergie psychique qui a pour objet le moi. Autrement dit, toute l'activité cérébrale, l'imaginaire, les processus de défense, les désirs, se concentrent autour et dans la personne. Deux libidos nous agitent particulièrement : la libido du moi (l'énergie psychique qui a pour raison d'être la recherche du plaisir, surtout le plaisir sexuel) et la libido d'objet (l'énergie psychique qui a pour raison d'être l'appropriation du réel). Ces deux libidos soutiennent les pulsions de vie qui te permettent de te maintenir à flot, de vivre à peu prés serein dans une existence qui sera forcément sanctionnée par la mort. Plus l'une absorbe, plus l'autre s'appauvrit : plus j'absorbe celle que j'aime de ma passion aveugle et plus je m'appauvris en tant qu'être. L'amour qui consiste souvent en un fort investissement de l'objet aimé se traduit par une dépossession de soi-même. Cette Claudia Schiffer qui secoue sa chevelure devant des commerciaux gentils comme des enfants assis devant Mickey se tape l'incruste dans notre imaginaire et du coup, nous avons tous la coiffure Schiffer. Pour bien comprendre : les paranos, ceux qui s'estiment en permanence persécutés, forcément atteints au stade du narcissisme, n'ont tellement plus de libido d'objet qu'ils ont perdu contact avec la réalité. Pour encore mieux comprendre, quand tu vas voir un film, ta libido est mise à contribution puisque ta position de spectateur assis t'invite à te projeter dans un objet (le héros). La libido d'objet et la libido du moi, leur juste équilibre, te garantissent de t'identifier à ce héros (ce que toi et les réalisateurs désirent plus que tout), te garantissent en même temps de rester toi (sauf si tu es schizo). La publicité propose des objets (une coupe de cheveux obtenue grâce au shampoing l'Oréal) auxquels le moi (ta capacité à séduire) va chercher à correspondre pour développer une image narcissique (parce que tu le vaux bien). La femme ainsi ciblée qui est en voie de développement (n'importe, on est toujours en voie de développement, incapables de ne pas évoluer) rassemble des instincts de type sexuel qui fonctionnaient en vase clos (je veux être belle) afin de conquérir un objet d'amour (tous ces commerciaux qui vont m'applaudir). Le problème, c'est qu'elle se prend d'abord elle comme objet d'amour : ce n'est pas son brillant exposé commercial que les commerciaux applaudissent (on s'en fout), mais sa chevelure brillante et souple qui l'a transformée en femme lionne (narcisse).

Trois formes de narcissisme se succèdent :
l'autoérotisme : c'est l'enfant qui s'empare de chaque objet qu'on lui tend et qui s'en amuse. Objet interchangeable à l'infini, son attention ne se fixe sur aucun en particulier. Le corps est alors exclusivement composé de métonymies, une partie valant pour le tout du corps. L'objet publicitaire est autoérotique (ça fait marrer le jaseur d'écrire ça, si tu devines pourquoi, écris lui !), il s'offre comme totalité du monde, interchangeable à l'infini, onanistique. Processus forcément régressif, le consommateur doit retomber en enfance, faire son caprice (il le veut son shampoing) pour devenir le reflet tentateur (tentacule) car la coiffure vaudra non seulement pour la totalité du corps physique ( ma chevelure me rend entièrement belle), mais aussi pour la totalité du corps social ( ma chevelure me rend entièrement professionnelle et performante, je suis au top, je suis la championne des commerciaux, ne suivez pas mon regard, suivez l'ondulation de mes cheveux). Il ne serait pas étonnant, d'ici peu, de rencontrer des fétichistes des coiffures et des postures l'Oréal, à quand un C'est mon choix consacré aux fétichistes L'oréal ?
le narcissisme primaire : c'est l'adolescent qui se ramifie avec le monde qui l'entoure. Influençable, il gobe tout, éponge et manipulable. Le corps est en effet perçu d'une manière globale, dans un système qui englobe l'autre : un commercial se lèvera et non content de la chevelure de la responsable commerciale, il lui avouera un amour qui englobe sa totalité : amour fusionnel (quasiment impossible en publicité où le global est hors d'atteinte).
le narcissisme secondaire : c'est l'adulte qui affiche ses positions sociales. Le corps est devenu l'expression du moi, il n'y a plus dissociation entre le corps et la personnalité, les deux vivent en harmonie. On peut alors voir le corps comme un média : un véhicule d'informations sur soi-même (les publicités qui nient par prosopopée l'objet -kookaï (les cicatrices communiquant peut-être sur la trace que laisse le vêtement qui n'aurait jamais dû être enlevé)- sont d'abord branchées sur ce narcissisme, elles visent un état de la personnalité qui veut s'incarner dans un signe extérieur de "j'existe-moi"). Cette chevelure que tu t'efforces de monter en neige chaque matin avec ton séchoir, devant ton miroir, c'est ta façon de communiquer ton dynamisme dans ta vie professionnelle.
L'individu a besoin de ces trois formes de narcissisme afin d'accéder à une reconnaissance de soi et de l'autre. Il a besoin de se percevoir comme une somme de détails qui parfois peuvent être pris isolément (autoérotisme). Il a besoin de se croire aussi être universel, faisant partie du monde, adhérant à ses valeurs (narcissisme primaire). Il a besoin de se constituer comme un vecteur de communication, de parler de lui en utilisant ses propres habits de langage (narcissisme secondaire).

Parole et narcissisme
Il sera difficile de concevoir le narcissisme comme un état. Rien de statique, le narcissisme est une dynamique, un mouvement, une liaison entre le moi et le monde. Il te permet de te mettre en valeur à tes yeux et à ceux des autres, c'est pour cela que certains critiques ont beaucoup insisté sur la puissance narcissique des artistes (tiens, relis Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde). Et cette liaison est plus ou moins bonne, plus ou moins parasitée, plus ou moins chargée. Narcisse, c'est la parole qui se répète à l'infini, qui veut jouir d'elle-même et qui se commente dans un jeu spéculaire fait de mise en abyme : l'éternelle antienne sur la beauté de la chevelure, hypercommentée, hyperstylisée et toujours renvoyant à un objet star, si proche et si loin en même temps, parce que je le vaux bien. Cette femme qui secoue sa chevelure devant des commerciaux épatés, c'est le reflet du miroir qui nous fait face, nous invite et nous interdit en même temps. La parole est de l'ordre du conte. La représentation abstraite de la beauté de la femme à la belle chevelure est forcément absente (elle est dans un écran et elle est ce que je veux atteindre), or la satisfaction est fonction d'une réalité. Et la seule réalité qu'il y a dans la spot pour l'Oréal par exemple, c'est la réalité du signifiant - musique, couleur, mouvement de caméra, gestuelle du personnage, costume, etc. Bref, ce qu'on consomme dans un rêve c'est du signifiant (de la matière psychique, beurk), un matériau d'autant plus problématique qu'il agit d'une manière absurde, sans préoccupation de signifiés. Les mots ne sont pas forcément ce qu'ils disent (la fourmi de Volskwagen n'est bien sûr pas une fourmi mais une Polo). Ce qui fait que la parole est d'abord un geste, voire une scène, une articulation, une mise en forme, une forme, ce que j'entends, vois, sens, touche et goûte.

 

 

 

 

© Fabrice Parat