Les Hommes ne sont
pas des téléphones
Le schéma classique de la communication, aujourdhui
trop classique, nous explique que la communication est amorcée par un signal,
diffusée par un émetteur, reçue par un récepteur,
véhiculée par un canal, codée par la langue des utilisateurs,
parasitée par les inévitables interférences. Trop beau pour
être vrai. En fait, ce schéma commandé par lentreprise
Bell (les premiers téléphones) à un mathématicien
(Shannon) qui avait pour objectif de théoriser un problème technique
(celui de linformation quenvoie un poste émetteur à
un poste récepteur à condition dutiliser un code commun et
là apparaissent, magie de la recherche, la sonnerie du téléphone
(le signal) et encore plus magique, les fritures sur la ligne (les parasites).


Si le schéma semble rendre compte
du problème technique, il est totalement inopérant pour résoudre
un problème humain. Et là, on comprendra mieux pourquoi il a été
difficile de mettre en place des intranet ou des sites web quand ils ont été
confiés aux seuls informaticiens dont la culture est exclusivement technique.
Monopolisant de par leur position lentretien des câbles, du serveur
chargé de gérer linformation collective, des postes individuels,
ils vont rarement en deçà (avant le serveur, lémetteur)
ou au delà (après les postes individuels, les récepteurs).
Les émetteurs et les récepteurs humains ont un cerveau qui est à
lui seul un vrai serveur (pardon pour la métaphore extrêmement réductrice
qui consiste à comparer lesprit humain à un ordinateur), triant
et interprétant linformation, sympathisant ou pas avec les outils,
capricieux ou volontaire, imperméable au monde extérieur ou disponible.
Cest pourtant là, dans la psyché des utilisateurs, que se
situent les vrais enjeux.
En amont, il sagit de définir une
vraie stratégie de communication qui permettra de déterminer
les outils dont a besoin lentreprise, le site web qui sadaptera au
marché, aux clients, lintranet susceptible daméliorer
lefficacité du personnel, la qualité de la communication interne,
le partage des ressources. En aval, il sagit daccompagner les utilisateurs
par des formations ou des démarches de type marketing pour que soient adoptés
les outils technologiques de linformation et de la communication. Il sagit
aussi dassurer lactivité du serveur et du site, lalimenter,
lactualiser, lanimer. On a trop souvent tendance à oublier
quun site nest quun support, un média, et que comme tout
média il ne vit que par le contenu quil véhicule. Si informer
est surtout du ressort de la technique (que les journalistes méditent là
dessus), communiquer est dabord un problème de relations humaines,
on dira plutôt un problème lié aux relations interpersonnelles.
Et là, plus rien nest simple.

Lémetteur humain
nest jamais neutre. Il subit le contexte (il est malade, amoureux, confronté
à des problèmes financiers
). Il peut aussi être engagé
dans une stratégie de séduction ou il veut convaincre, parfois même
il manipule. Quoiquil en soit, il a des intentions, quelles soient
personnelles, économiques, religieuses, politiques, toutes ces intentions
vont modeler son discours, ce qui lui ôtera un peu plus de sa neutralité
ou de sa sacrosainte ojectivité (comment PPDA ne serait-il pas influencé
par une chaîne délibérément commerciale, racontez nous
donc le conte de fée du journaliste résistant). Sans compter quil
peut sembrouiller lémetteur humain, choisir un mot plutôt
quun autre, compliqué à lextrême son discours,
se perdre dans linfini dédale de sa pensée, se perdre, lui
et son interlocuteur.

Le récepteur humain est dans
la même position que lémetteur quant au contexte (malade damour,
amoureux de son image, financièrement perturbé
). Ses stratégies
découte sont loin dêtre idéales et lémetteur
en fait souvent les frais. Le récepteur peut sennuyer ferme, ne pas
adhérer à lidéologie de linformation. Il est
libre et en Homme libre, il peut choisir de choisir, sélectionner, trier
parmi ce qui lintéresse, semparer dune partie du message
et détruire (déchirer) ce qui na pour lui aucun intérêt,
zapper le fameux PPDA quand le fameux PPDA cesse dêtre journaliste
pour se transformer en commercial de la chaîne. Ou pire, il peut décider
de déformer (travestir, parodier, caricaturer) le pauvre émetteur
qui croyait que son message atteindrait sans encombre sa cible oubliant que la
cible est une personne douée de raisons, de sentiments, de structures psychologiques
qui lui sont propres.

Le message est polysémique.
Jean Ricardou (un autre linguiste) définissait dans les années 70
le mot comme étant un nud de significations. Le seul mot arbre dans
une phrase peut non seulement suggérer une infinité de sens, mais
aussi un nombre tout aussi infini dimages. Lémetteur (appelons
le le destinateur) aura beau vouloir donner un sens univoque à son message,
son interprétation ne lui appartiendra pas. Le récepteur en fera
même absolument ce quil voudra. Au début de lannée,
Danone a beau communiqué sur la qualité de son plan social, sur
la nécessité du plan social, sur un plan social à valeur
humaine, il nen demeure pas moins vrai que le plan social est interprété
dune manière très négative à lautre bout
de la chaîne. Modifiable et interprétable, le message est aussi à
limage de lhistoire qui le produit. Cest là toutes les
difficultés que Cohn Bendit a récemment rencontré. Si ses
propos concernant la sexualité des enfants dans les années 70 étaient
en phase avec son époque, à la fin des années 90, ils ne
létaient plus du tout. Parce quen 72, la jeunesse voulait se
libérer du poids oppressant des parents, des institutions, du pouvoir.
En 2001, Dutroux et tous les prêtres pédophiles sont passés
par là, la sexualité est omniprésente pour quelle soit
mieux censurée, alors le message des années 60 ne passe plus. Lhistoire
(et les hommes qui la font) sest chargée den modifier le sens.

Les codes sont eux aussi loin
de permettre une bonne communication, du moins la communication idéale
que lon souhaiterait tous. Cest que les cibles ont éclaté
en une infinité de cibles (hypersegmentation), quune cible peut adopter
des comportements selon les moments de la journée, de lannée,
de lépoque. Chaque cible, chaque comportement, aura ses propres codes.
Dans le mythe de Babel, alors que les Hommes voulaient atteindre les appartements
élevés de Dieu en construisant un gratte ciel, le même Dieu
fit exploser le gratte ciel et éparpilla les infortunés bâtisseurs
à chaque coin de la planète, donnant à chaque groupe une
langue particulière pour que, ne pouvant plus communiquer entre eux, ils
ne puissent pas sallier pour reconstruire le plus haut gratte ciel du monde.
De nouveau les Hommes veulent atteindre Dieu (largent), ils ont un code
commun (langlais), il y a fort à parier quen même temps
la divinité fric dissémine les segments sur toute la planète.
Alors il y a ceux qui ne maîtrisent pas les codes de la post-modernité,
ceux qui estiment que les codes sont trop techniques et ceux qui recodent en permanence,
les médias qui se font lécho dun monde où la
seule finalité est économique.

Le schéma de la communication
que nous continuons encore à pratiquer pour expliquer ce qui se passe entre
les êtres comprend également le signal. Impossible de communiquer
avec lautre si on ne lui signale pas quon veut entrer en relation
avec lui (bonjour, allo, pardon, un sourire, une main tendue). Et quand tout se
passe bien, quon discute tranquillement, les parasites entrent en scène
: la friture sur la ligne, la tondeuse à gazon sous les fenêtres
de la salle de réunion, lextinction de voix du directeur commercial,
lenvahissante rumeur de Loft Story dans un repas de famille
Les parasites
sont certainement ce quil y a de plus intéressant dans une situation
de communication, car ils portent atteinte à la norme du langage. Soit
on ne les maîtrise pas, soit ils sont intentionnels : pour rendre plus émouvante
lannonce dun drame, on adopte un ton lyrique, on emploie des images
fortes, une sonate particulièrement pathétique de Chopin accompagne
les images dun enfant Bolivien à qui on a arraché les yeux.
Sil sagit de rendre compte du chômage, on aura recours au champ
sémantique de la catastrophe : en période de plan social il sera
question du raz de marée des licenciements, de la tempête sociale,
du fléau du chômage et ce nest pas la pauvreté qui tue
les SDF, mais le froid, raccourci assez étonnant qui transforme lhiver
en épidémie alors que nous sommes des millions à en être
vaccinés par le simple fait davoir un toit et des radiateurs en état
de marche
Autant de parasites pour ne pas révéler dune
manière crue la réalité des restructurations économiques
et du contexte
